vendredi 8 juillet 2011

Comptabilité et innovation

Il y a trois sortes d'êtres au langage mystérieux : Les plus aisés à comprendre sont les fous. Puis viennent les polytechniciens. Et enfin les comptables. (Auguste Detoeuf)
Quoi de plus austère que la comptabilité ? Des chiffres, des chiffres et encore des chiffres. Des règles à suivre scrupuleusement. Une obligation de présenter des justificatifs pour toute transaction. Ce n'est pas forcément là qu'on s'attend à trouver de l'inspiration pour innover.
Pourtant, l'histoire de la comptabilité montre que la comptabilité a plusieurs fois introduit des innovations dont les scientifiques ou les ingénieurs ont su s'inspirer.

L'écriture est une invention de comptable

D'abord, rappelons-nous que l'écriture est apparue en Mésopotamie, vers 3250 av. JC, et que les premiers textes sont en grande majorité des textes comptables. C'est donc vraisemblablement à des fins de comptabilité que l'écriture a été inventée. Inutile d'insister sur le caractère extrêmement séminal de cette invention de comptable.
Les comptables ont également introduit la notion de comptabilité en partie double, qui part du principe que toute modification d'un compte (crédit ou débit) doit nécessairement s'accompagner d'une modification opposée d'un autre compte. Celle-ci a été codifiée à Venise par Luca Pacioli en 1494, mais il n'a fait que compiler un savoir empirique de marchands, et l'origine du principe remonterait à l’Égypte antique.
Comment ne pas voir le parallèle entre l'idée de transfert sans perte d'une somme d'argent d'un compte à un autre et la découverte de Lavoisier en 1777 que la masse totale se conserve lors de transformations chimiques ? Lavoisier n'a ni plus ni moins que recherché si l'on pouvait appliquer une idée comptable à la nature, et s'est aperçu que la masse des substances joue un rôle équivalent à celui de l'argent.
Depuis, plusieurs lois de conservation ont été identifiées en physique et en chimie : conservation de la charge électrique, de l'énergie, de la quantité de mouvement... Beaucoup d'équations en physique (les équations de Navier-Stokes par exemple) traduisent d'une certaine manière cette idée de conservation d'une certaine quantité. L'idée des comptables est devenue un principe scientifique.

Taxonomie et comptabilité

La comptabilité n'est pas seulement source d'innovation, mais elle a innové également en s'inspirant d'idées venues d'ailleurs.
L'introduction de règles comptables communes à toutes les entreprises en France en 1947 a conduit à la définition d'un Plan Comptable Général et d'une nomenclature des comptes.
Il s'agit, de fait, d'une taxonomie : les comptes sont classés en 8 classes principales (numérotées de 1 à 8), de sous-classes (numérotées avec deux chiffres dont le premier correspond à la classe principale à laquelle la sous-classe appartient), de sous-sous-classes (on rajoute encore un chiffre), et ainsi de suite jusqu'au cinquième niveau (numéroté avec 5 chiffres).
Ainsi, le numéro de compte 63511 correspond à la taxe professionnelle ; ce compte fait partie des comptes d'impôts indirects (6351), qui sont des comptes d'une sous-sous-classe 635 (impôts, taxes et versements assimilés prélevés par l'administration des impôts et qui ne sont pas relatifs à des rémunérations), incluse dans la sous-classe 63 (impôts, taxes et versements assimilés) faisant partie de la classe 6 (comptes de charges).
Le principe de la taxonomie est avant tout une idée de naturalistes, friands de classification d'animaux. Toutefois, on peut signaler un précédent au système de numérotation des comptes évoqué ci-dessus : la classification décimale de Dewey. C'est un système de classification bibliothécaire inventé par Melvil Dewey en 1876 pour classer les ouvrages selon leurs thématiques.
Ainsi, les livres traitant de cuisine pour les collectivités sont classés à la division 641.57 : le 6 désigne les ouvrages sur des techniques, 64 désigne des livres sur la vie domestique, 641 rassemble les livres sur l'alimentation, et 641.5 sur la cuisine. L'analogie avec la numérotation comptable est flagrante.
Je m'étonne qu'une autre innovation n'ait pas encore intéressé les comptables : l'usage des unités de mesure. Ainsi, la seule unité utilisée par les comptables est l'unité monétaire (l'euro par exemple). Mais on manipule aussi bien des sommes d'argent "statiques" (le capital) que des flux (le chiffre d'affaire annuel) avec la même unité ; or si le capital doit bien se mesurer en euros, pourquoi le chiffre d'affaires annuel ne se mesure-t-il pas en €/an ?
L'intérêt, à mon sens, est de savoir intuitivement que lorsqu'on divise par exemple un capital par un chiffre d'affaires, on obtient une durée ("€ divisé par €/an = an"). L'exemple est de peu d'intérêt (et encore, j'imagine qu'il existe des financiers qui utilisent ce ratio), mais lorsqu'un débutant en comptabilité, comme peut l'être un jeune entrepreneur, doit calculer un besoin en fonds de roulement (qui s'exprime en jours, en euros ou en pourcentage du chiffre d'affaire selon le cas), il est vite dérouté par les opérations à faire et peut facilement se tromper dans les calculs à réaliser en additionnant des euros avec des jours. L'usage d'unités permettrait sans doute de faciliter l'apprentissage de la comptabilité.

Quelle leçon pour un médiateur technique ?

Il n'est pas de métier qui n'utilise pas de technique : un comptable, un vendeur et un clown utilisent chacun des techniques spécifiques, qui résolvent une difficulté rencontrée parfois il y a bien longtemps. Peut-être ont-ils la solution à un problème technique que rencontre un ingénieur ?
La seule chose qui empêche cet ingénieur de consulter un comptable pour discuter de méthodes de classification est qu'il n'y pense pas spontanément. C'est donc au médiateur technique de permettre à cet ingénieur de penser à se mettre en relation avec un comptable.
Plus généralement, le médiateur technique joue son rôle quand il permet des rencontres improbables entre des gens de métier différent. Se limiter à son réseau professionnel pour chercher une solution est une tendance naturelle pour un chef d'entreprise ou l'un de ses collaborateurs, car chacun manque de temps et de méthode pour aller voir ailleurs. Mais rien ne garantit que la solution se trouve dans ce réseau immédiat, et il serait dommage de passer à côté d'une solution toute faite parce qu'elle se trouve dans une entreprise d'un autre secteur d'activité.