vendredi 27 mai 2011

La sérendipité, et comment la favoriser

Dans les champs de l'observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés. (Louis Pasteur)
Archimède, avec son fameux "Eurêka", est l'exemple-type du personnage éclairé par l'observation d'un fait anodin. De nombreuses découvertes sont issues d'une telle observation, par un rapprochement d'idées avec un problème rencontré au préalable. C'est ce qu'on appelle la sérendipité, mot difficile à prononcer et assez peu courant malgré l'importance du phénomène qu'il désigne.
Pour autant, la sérendipité semble être aléatoire par essence. Dans quelle mesure peut-elle être utile ?

Hasard et intelligence

La sérendipité n'est pas simplement le fait de trouver quelque chose d'utile par hasard. Ça, c'est plutôt la chance. Pour qu'on puisse parler de sérendipité, il faut, selon Robert Merton (sociologue des sciences) :
  • que la découverte soit non anticipée : on trouve quelque chose qu'on ne cherchait pas ;
  • que la découverte soit anormale : elle doit surprendre, ne pas correspondre à quelque chose de prévisible ou de connu ;
  • et que la découverte soit stratégique : elle doit avoir une utilité pour le découvreur ou son entourage.
La découverte des rayons X
Le 8 novembre 1895, Wilhelm Röntgen expérimente des décharges électriques dans un tube sous vide opacifié par un carton, et s'aperçoit qu'un produit chimique particulier (le platinocyanure de baryum) placé à proximité devient luminescent pendant les décharges. Il a ainsi mis en évidence de nouveaux rayons, qu'ils appelle les rayons X.
Le chercheur ne cherchait pas à trouver de nouveaux rayons au départ : la découverte n'est pas anticipée. Personne ne s'attendait à l'existence de ces rayons : c'est un phénomène anormal. Enfin, Röntgen va rapidement s'apercevoir qu'on peut utiliser ces rayons X pour faire de la radiographie. Il s'agit bien d'un cas de sérendipité.

L'aspect stratégique est important : une observation fortuite d'un fait étonnant mais non exploité n'est qu'une anecdote. L'exploiter requiert généralement de l'intelligence, et en particulier une capacité à faire le lien entre l'observation et un domaine d'application.

Favoriser la sérendipité

Ainsi, la sérendipité repose sur l'intelligence autant que sur le hasard. On ne peut peut-être pas contrôler le hasard, mais on peut au moins augmenter ses chances d'aboutir à une sérendipité :
  • soit en jouant sur le hasard lui-même : 
    • en sortant des situations connues : c'est la démarche de l'expérimentateur,
    • en s'ouvrant à des interlocuteurs nouveaux et différents de ceux que l'on côtoie quotidiennement : c'est l'enrichissement culturel,
    • ou encore en observant le monde qui nous entoure ;
  • soit en jouant sur l'intelligence :
    • en s'interrogeant dès qu'on observe quelque chose d'étonnant,
    • ou en échangeant sur ses observations étonnantes.
La non-découverte des bactéries
Dès 1854; Rayer et Davaine avaient observé des petits bâtonnets cylindriques dans le sang d'animaux morts de la maladie du charbon. N'ayant pas cherché (ou pas trouvé) d'interprétation à cette observation, ils sont passés à côté de la découverte des bactéries. 
Il faudra attendre Pasteur pour en faire une découverte majeure.

Il est donc possible de favoriser la sérendipité par une attitude d'ouverture générale au monde.

Médiation technique et sérendipité

La médiation technique invite son client à augmenter ses chances de trouver la solution à son problème technique en l'invitant à sortir de son secteur d'activité. Toutefois, il ne s'agit pas à proprement parler de sérendipité, car on vise à trouver la solution à un problème technique bien identifié, et la découverte est donc anticipée. Il s'agit donc, d'après la nomenclature de Pek van Andel et Danièle Boursier dans leur ouvrage De la sérendipité :
  • soit de pseudo-sérendipité : on trouve ce que l'on cherche, mais par une voie imprévue ;
  • soit de non-sérendipité : on trouve ce que l'on cherche sans que la sérendipité intervienne.
Mais, plus que la sérendipité, c'est l'attitude propice à la sérendipité qui est utile au médiateur technique et à son client.