jeudi 11 décembre 2014

La Vidéo est elle un outil de communication pour les Industries ?

L'un de mes amis est réalisateur de vidéos pour les entreprises. Lors d'une conversation, nous nous demandions si, comme le prétendent un grand nombre d'entreprises de production audiovisuelle (ainsi certainement que Youtube, Vimeo et Dailymotion), la vidéo était un outil efficace pour la communication des entreprises, notamment industrielles. Après tout, ça marche bien pour les chanteurs sud-coréens.
J'ai voulu en avoir le cœur net.

Youtube et l'industrie française

Pour y arriver, il faut obtenir des données. Bonne nouvelle : Youtube, la référence absolue en termes d'hébergement de vidéos, dispose d'une API. Une Application Programming Interface. Ou interface de programmation, en bon français. Avec quelques lignes de code, on peut donc arriver à extraire des tas d'informations sur les vidéos.
Sans rentrer dans les détails de mes premiers tâtonnements, je vais vous livrer quelques observations frappantes.
D'abord, la résolution.
Une vidéo peut faire plusieurs formats, souvent décrits par un seul chiffre suivi d'une lettre (dont je tairai la signification...par ignorance). Par exemple 720p : c'est un format de 720 lignes, soit une taille d'image de 1280 pixels par 720 pixels.
Le format 720p, c'est le premier format haute définition (HD). En dessous (480p, 320p...) on est dans une résolution relativement basse, trop basses pour nos télévisions à écran plat. Adaptée éventuellement au web, mais de moins en moins acceptable avec nos équipements modernes (iPad et autres tablettes Android). Donc, faire de la vidéo HD semble un minimum.
Eh bien, si je fais une recherche avec le mot-clé "industrie", et en demandant une résolution HD, j'obtiens surtout...des vidéos allemandes. Eh oui, "Industrie", c'est le même mot en allemand (avec une majuscule, pour les puristes). En France, en Belgique francophone, en Suisse francophone ou au Québec, le HD, ce n'est pas l'habitude.
Bon, il faut affiner. Je ne choisis que les vidéos localisées dans le cercle circonscrit à la France continentale (de 544 km de rayon et dont le centre est situé à Tranzault, m'apprend Wikipédia). Étrange moyen de sélection, me direz-vous. Mais c'est le seul disponible dans l'API de Youtube. Ça constitue quand même une bonne approximation.
J'arrive ainsi à près de 12000 vidéos HD "françaises" correspondant au mot-clé "industrie". Pas si mal.
Allez, je regarde le nombre de vues de ces vidéos. Et là, il y a de tout : des vidéos à 15 vues, des vidéos à 782 vues. Des vidéos à 12572 vues. Bon, il faut essayer d'y voir clair, faisons quelques statistiques.
Sur les vidéos dont j'ai pu avoir des informations (6000 environ, soit à peu prêt la moitié), il s'avère que :
  • 50% des vidéos ont moins de 327 vues (c'est la valeur médiane),
  • 74% des vidéos ont moins de 1 000 vues,
  • 96% des vidéos ont moins de 10 000 vues,
  • 99,3% des vidéos ont moins de 100 000 vues,
  • et 99,7% des vidéos ont moins d'un million de vues.
D'ailleurs, dans les vidéos ayant un million, quelques centaines ou même quelques dizaines de vues, je m'aperçois que la plupart de ces vidéos ne sont même pas vraiment des vidéos de ce qu'on qualifie couramment "d'industrie". Entre les clips d'un groupe de rap appelé Black Industrie ou des reportages sur l'Industrie du porno, on est un peu hors des clous. Comme dirait Michel Blanc : "vas-y, fonce, oublie que tu n'as aucune chance, sur un malentendu ça peut marcher".
Bref, je pense qu'il est très correct de dire que les vidéos industrielles françaises sont très peu vues. Parce que quelques centaines de vues ne permettent pas de promouvoir une entreprise industrielle.
Sachant que certaines sociétés de production audiovisuelle vendent des vidéos à 30 000 € ou plus, ça fait cher de la vue !
Mettez-vous à la place d'un industriel : achèteriez-vous une prestation qui vous coûterait 100 € la vue dans la majorité des cas ? Mieux vaut un encart de pub dans le canard local.
Il n'est guère étonnant que mon ami fasse le constat déprimant que la réalisation de vidéos industrielles soit extrêmement difficile à vendre. Même en cassant les prix. Les entreprises qui ont essayé ont été déçues. Les autres ont appris les mauvaises expériences des autres et n'ont pas envie de tomber dans le panneau. On les comprend.

Un mal français ?

On peut se demander si le problème est un problème de fond (la vidéo et l'industrie, ça fait deux), ou s'il y a une spécificité française.
Je n'ai pas d'éléments statistiques pour trancher, si ce n'est que les vidéos industrielles allemandes sont bien mieux référencées sur Youtube (malgré une recherche paramétrée pour la France). Je pourrais les avoir, ces éléments statistiques, avec l'API Youtube. Mais ça demanderait d'y passer pas mal de temps, un peu trop sans doute.
Je ne mentionnerai que quelques pistes de réflexion :
  • Les quelques vidéos que je me suis amusé à visionner sont souvent austères. Parfois, le réalisateur a filmé les standardistes. Véridique ! Parfois, ce sont des "diapositives animées", des photos qui se succèdent avec une musique d'ascenseur. C'est soviétique, si vous voyez ce que je veux dire. À 30 000 €, la boîte de prod' pourrait se fouler.
  • Le sujet industriel, même bien réalisé, n'est certainement pas susceptible de "buzzer". Or les vidéos qui ne buzzent pas ne sont guère vues que par les personnes qui ont eu le lien vers la vidéo en première main. Les amis du chef d'entreprise et ceux de ses employés, ça doit bien faire quelques dizaines de personnes. Et pourtant, je suis sûr que certaines vidéos sont susceptibles d'intéresser des centaines de milliers d'ingénieurs, de techniciens ou de passionnés de technologie. Il manque donc une vraie machine à diffuser les bonnes vidéos. Et croire que le simple fait de poster la vidéo sur Youtube va créer du référencement efficace pour l'entreprise est très certainement un mythe.
  • Enfin, désormais chacun ou presque dispose d'un smartphone avec une caméra intégrée. La jeune génération l'utilise nettement plus que les gens d'âge mûr, parfois de manière quotidienne, et souvent avec des capacités de réalisation bluffantes pour des amateurs. Le métier de réalisateur de films industriels est en danger. Pourquoi faire réaliser une vidéo pour 30 k€, quand le fils aîné du patron ou le stagiaire à la comptabilité peut en faire une gratuitement, et qui sera peut-être beaucoup plus facile à regarder et à diffuser ?
L'industrie n'a pas encore trouvé la bonne manière d'exploiter l'outil formidable qu'est la vidéo avec les moyens actuels dont chacun dispose. C'est sans doute vrai de l'économie en général. À quand un nouveau média ?