jeudi 22 décembre 2011

Pourquoi devenir médiateur technique ?

J'aborde généralement mes articles du point de vue de l'utilisateur de la médiation technique : à quoi ça sert, comment ça marche, en quoi cela permet d'innover... Mais je n'ai pas encore écrit d'article sur le point de vue du médiateur technique.
Voici l'occasion de combler cette lacune, en expliquant mes motivations personnelles. Même si je ne prétends pas être un modèle universel, j'espère pouvoir éclairer par mon exemple ce qui peut attirer quelqu'un vers ce métier encore nouveau.

Frustrations passées

Lorsque je suis sorti de mon école d'ingénieur, je me suis orienté vers la recherche, tout en sachant que je ne pensais pas y faire carrière. En effet, ce n'est pas avec les salaires pratiqués dans la recherche publique en France qu'on peut vivre confortablement, sauf peut-être en fin de carrière, et je n'avais guère envie de m'expatrier définitivement. La vie d'Einstein, oui, mais pas au smic.
Ce qui m'attirait vers la recherche, c'était la joie de la nouveauté. J'ai toujours apprécié la découverte de technologies nouvelles ou de phénomènes naturels inédits, et la recherche était une promesse d'être au coeur de l'innovation et de la découverte. J'ai quelque peu déchanté pendant mon DEA (l'équivalent à l'époque d'un master 2 recherche) en découvrant les sujets de thèse envoyés par différents laboratoires aux étudiants de mon DEA (Physique des Solides), qui pour la plupart tournaient autour d'un raffinement théorique ou expérimental de connaissances déjà relativement avancées et surtout sans application visible à moyen terme. Où étaient les sujets révolutionnaires dont je rêvais ? Y avait-il moyen de devenir un nouveau Feynman ? ou de créer une entreprise à l'issue de mes recherches ? C'était douteux.
J'ai toutefois eu la chance de trouver ailleurs un sujet de thèse plus intéressant de mon point de vue. Un ingénieur de l'ONERA particulièrement dynamique (ce qui tranchait avec les autres potentiels encadrants de thèse que j'avais pu rencontrer) m'a proposé un sujet qui avait tout pour me plaire : travailler sur un matériau nouveau et étonnant (une mousse métallique), à la croisée de plusieurs disciplines (acoustique, mécanique, science des matériaux), et avec une application industrielle à la clé (la réduction du bruit dans les tuyères d'aéronefs).
Le sujet m'a amusé pendant 3 ans, il faut le reconnaître. Mais le peu d'empressement des industriels de l'aéronautique à intégrer dans un futur proche notre solution m'a refroidi. Ainsi, même quand on a une innovation potentielle pertinente, on ne trouve pas forcément un interlocuteur industriel prêt à tenter le coup rapidement. Les trentes glorieuses sont loin, et une crise quasi-permanente refroidit l'innovation depuis déjà 40 ans. C'est vrai dans la plupart des industries, mis à part l'informatique et peut-être quelques niches, comme j'allais le découvrir par la suite.
Bref, si je ne pouvais pas participer à une activité innovant à un rythme soutenu, comme je l'espérais, je me suis dit que la solution était de changer très régulièrement d'industrie. A la fin de ma thèse, je postulai donc dans un cabinet de Conseil en Technologie. J'imaginais des missions courtes (3 à 6 mois), des secteurs d'activité variés. Même sans nécessairement innover, la variété des sujets abordés laissait penser que j'allais avoir mon lot de nouveautés, ne serait-ce qu'en découvrant des choses existantes mais dont je ne soupçonnais pas l'existence.
Hélas, ma première mission dura plus de 18 mois. Je compris rapidement, car je n'étais pas le seul "consultant" chez notre client, que le rôle qu'on m'avait assigné était un rôle d'ingénieur intérimaire à qui on confiait des études classiques. Passés les 6 premiers mois, pendant lesquels j'ai appris en profondeur de nouvelles disciplines (la thermique et la mécanique des fluides, notamment) dans un environnement industriel nouveau (le nucléaire), l'impression de tourner en rond commença à m'envahir. Mes requêtes de changement de mission auprès de mes "managers" successifs, dont la durée de vie à leur poste était bien plus ephémères que celle des consultants et dont je n'avais de nouvelles qu'une fois ou deux par trimestre, sont restées vaines.
Aussi, quitte à rester longtemps au sein d'une seule entreprise, j'ai postulé dans plusieurs centres de R&D d'entreprises industrielles, dont l'un m'a embauché : Saint-Gobain Recherche. Il faut reconnaître que c'était le bon choix à ce moment, et ce fut l'expérience la plus enrichissante depuis ma thèse : 5 années passées à travailler sur des sujets variés, dans une équipe pluridisciplinaire et particulièrement enthousiasmante, avec une véritable progression dans mes attributions. Une révélation. Je garde d'excellents souvenirs de cette période, et je conseille à tous les ingénieurs passionnés par l'industrie et l'innovation de passer par une telle entreprise.
Une chose m'embêtait encore. Je sais, je suis un éternel insatisfait. La R&D industrielle est passionnante, mais elle a un défaut important : le temps typique d'implémentation d'une innovation est long. Ainsi, entre mes travaux sur le premier sujet d'études qu'on m'ait confié et la première application en usine, il s'est écoulé près de 4 ans. J'ai eu la chance d'en voir les fruits, mais je ne travaillais plus directement sur le sujet depuis près de 3 ans. C'est satisfaisant de ce dire qu'on a participé à l'amélioration d'un procédé industriel, mais ça reste bien trop long à mon goût.
Toutefois, j'ai eu l'occasion de tester et d'améliorer pendant cette période l'approche de médiation technique que j'ai imaginée lors de ma précédente expérience dans l'industrie nucléaire. A plusieurs reprises, la médiation technique m'a permis d'accélérer fortement des études en identifiant des connaissances techniques venues d'autres industries et en les transposant au secteur des matériaux pour l'habitat. La médiation technique n'est pas étrangère à mes succès en R&D, et elle m'a apporté à chaque fois un niveau de satisfaction élevé que je n'ai atteint que rarement en dehors : la découverte de nouveaux savoirs, l'accélération du développement qui en résulte, le sentiment d'être authentiquement innovant et, peut-être plus que tout, la lumière dans les yeux des responsables techniques et industriels à qui vous apportez une solution inattendue.

De l'avantage d'être médiateur technique

Lorsque j'ai décidé de créer mon entreprise, basée sur la médiation technique, ma motivation profonde était de consacrer l'essentiel de mon temps à cette activité qui m'a apporté tant de satisfaction. Je ne suis pas entrepreneur pour l'argent, bien que j'espère pouvoir en gagner suffisamment pour avoir une vie confortable. Je suis entrepreneur pour pouvoir faire de la médiation technique. Et je ne rêve que d'une chose, c'est que ma société croisse suffisamment pour que je puisse déléguer toutes les tâches nécessaires à la bonne marche de l'entreprise mais hors du coeur d'activité (prospection commerciale, comptabilité, rédaction de contrats, informatique...) et me consacrer à la médiation technique. Avis aux investisseurs !
Oui, la médiation technique procure énormément de satisfaction, et présente énormément d'avantages pour un ingénieur tel que moi :
  • ça commence en général lors de la présentation d'une proposition de mission à un prospect, lorsque celui-ci lève les yeux vers le haut, pensif, en réfléchissant visiblement à cette idée, inédite pour lui, que quelqu'un puisse avoir la solution à son problème dans une autre industrie ;
  • parfois, c'est même avant, lorsque le prospect vous fait visiter son installation et vous expose son problème, et que vous pensez spontanément à une solution que vous avez vu ailleurs : la mission est presque finie avant même d'avoir été proposée au prospect ;
  • ça continue, lors du démarrage d'une mission, lorsqu'on fait un brainstorming amélioré pour identifier des pistes de recherche et qu'on identifie un secteur d'activité original et très éloigné du secteur du client ;
  • ça se poursuit en cours de mission, et souvent plusieurs fois, lorsqu'on obtient une information inattendue, dans le plus pur esprit de la sérendipité, qui conduit vers une solution étonnante ;
  • ça s'achève lorsque votre client écoute les solutions que vous lui proposez, vous regarde fixement en vous prenant momentanément pour un fou, puis s'exclame : "mais, c'est génial !" ou quelque chose du même tonneau ;
  • et parfois, ça se prolonge par un rappel téléphonique.
En résumé, être médiateur technique apporte à la fois des stimulations intellectuelles régulières, que je recherchais activement par le passé, mais également la satisfaction qu'un intellectuel ressent lorsqu'il parvient à faire comprendre une idée profonde à son public, celle du comédien qui surprend son auditoire, et celle de l'ingénieur qui a livré une solution technologique répondant à un cahier des charges difficile.
Puis-je rêver plus beau métier ?