lundi 14 mai 2012

La chimie peut-elle nous apprendre à mieux innover ?

J'ai à plusieurs reprises observé ce phénomène : un porteur de projet affichant un retour sur investissement fantastique se voit refuser ce qu'il demande pour lancer ce projet.
Et ceci, à quasiment toutes les échelles de l'entreprise : de l'ouvrier qui veut un nouvel outil pour rendre son travail plus efficace au patron d'une PMI qui se voit refuser un prêt bancaire pour investir dans une ligne de production plus performante, en passant par le consultant qui explique pourtant à son client que le coût de sa prestation sera largement rentabilisé par les économies qu'il obtiendra.
Je parlerai surtout d'argent, mais on peut évidemment transposer mon discours au besoin de moyens humains, matériels, de temps, voire d'idées...

De la physique à la micro-économie...

Cette situation a un pendant en physique : la barrière de potentiel.
De quoi s'agit-il ?
Prenez une voiture sans moteur, type caisse à savon. Si elle est en haut d'une pente, il est facile pour elle de se mettre en mouvement et de descendre la pente. Une fois en bas, la voiture a gagné de la vitesse, autrement dit ce que le physicien appelle de l'énergie cinétique.
Mais supposons qu'au milieu du parcours, il y ait une grande bosse qui oblige le véhicule à remonter avant de descendre. Si votre voiture est trop lente en arrivant sur la bosse, elle ne va pas pouvoir descendre plus bas, et vous n'aurez finalement pas atteint la vitesse que vous souhaitiez atteindre. En revanche, si elle va assez vite, elle pourra franchir la bosse et atteindre le bas de la pente avec une vitesse maximale.
La bosse constitue ce que le physicien appelle une barrière de potentiel. Pour la franchir, il faut avoir assez d'énergie cinétique (c'est-à-dire de vitesse) à convertir en énergie potentielle (c'est-à-dire en altitude) pour franchir l'obstacle.
Un projet prometteur, dans une entreprise commerciale, c'est un peu pareil : vous avez besoin au départ de disposer d'assez d'argent pour franchir les obstacles, mais une fois les obstacles franchis, vous vous attendez à recevoir une récompense financière bien supérieure à l'investissement. C'est ce qu'on appelle le retour sur investissement du projet. Je zappe l'aspect comptable de la notion, qui n'est pas d'une grande utilité dans mon propos.
Voilà donc une idée simple : vous mettez un peu d'argent, et cela vous en rapporte bien plus. En général, un porteur de projet sérieux a au moins estimé le retour sur investissement, et s'il présente son projet à celui qui dispose des moyens pour l'atteindre (son chef, son banquier, son client...), il dispose d'un argument a priori convainquant.
Sauf que l'argument est souvent balayé par son interlocuteur. Et pas toujours de manière rationnelle, d'ailleurs. Le risque est souvent exagéré, et le décideur peine fréquemment à donner les moyens que le porteur de projet réclame à juste titre, même si l'investissement est faible par rapport à l'enjeu.
En fait, l'argument "retour sur investissement" ne marche tout simplement pas en pratique.
Ce qui guide la décision, c'est la quantité d'argent à investir plutôt que l'argent que cela peut rapporter. La trésorerie n'est tout simplement pas illimitée, même pour un État, comme la crise grecque nous le rappelle en ce moment.
Comment faire pour faciliter la décision favorable ? Faisons un peu de médiation technique.

... via la chimie

Le problème de la barrière de potentiel se pose également en chimie, d'une façon légèrement différente.
Pour simplifier, on peut dire qu'une réaction chimique est un réarrangement d'atomes. La combustion, par exemple, c'est essentiellement des atomes de carbone (C) d'un côté et des molécules d'oxygène (O2) de l'autre qui vont se regrouper par couples (CO2).
Les réactions chimiques permises par les lois de la Nature sont celles qui fournissent de l'énergie (ou de l'enthalpie libre, pour les puristes). La Nature est comme une entreprise qui veut gagner de l'argent en fournissant de l'énergie, et chaque réaction chimique possible est un projet prometteur.
Mais dans la réalité, beaucoup de réactions chimiques permises ne se produisent pas, ou plus exactement à une vitesse ultra-lente, tellement lente qu'en pratique il ne se passe rien. Pourquoi ? Y-a-t-il un banquier frileux ?
On n'en est pas loin. Beaucoup de réactions chimiques ont besoin de passer par des états intermédiaires à haute énergie : il faut alors emprunter de l'énergie avant de pouvoir en obtenir beaucoup plus.
Or à qui emprunte-t-on de l'énergie, quand on est un groupe d'atomes ? À d'autres atomes. Or la seule forme d'énergie qu'ils peuvent prêter, c'est de l'énergie thermique.

Mais alors, que fait un chimiste pour accélérer une réaction chimique trop lente ?
Il a en gros trois méthodes :
  • soit il augmente l'énergie disponible : typiquement il peut chauffer le mélange de réactifs ou l'exposer à une lumière UV ;
  • soit il augmente la proximité des molécules : il peut par exemple mieux mélanger ou augmenter la pression ;
  • soit il emploie un catalyseur, c'est à dire une substance chimique qui va créer un "chemin chimique" nouveau et moins coûteux en énergie.
La première solution revient à rendre le banquier plus généreux. C'est peut-être à la portée d'un gouvernement, mais pas d'une entreprise.
La seconde consiste à être plus insistant avec son banquier, à le harceler jusqu'à ce qu'il accepte de prêter son argent. C'est une méthode ancienne, mais assez usante et plutôt désagréable.
La troisième est plus intéressante : il s'agit de contourner la bosse plutôt que de passer par dessus, quitte à passer par un chemin plus long.
Voici donc la solution inspirée de la catalyse au problème de l'investissement dans l'innovation : chercher à découper le projet en plusieurs étapes :
  • chaque étape doit nécessiter bien moins d'investissement que l'investissement initialement envisagé ;
  • chaque étape doit rapporter de l'argent afin d'autofinancer en grande partie la suite du projet ;
  • mais on peut s'autoriser à dépasser l'investissement initialement envisagé.
Certes, le retour sur investissement sera probablement un peu plus faible qu'en investissant dès le départ tout l'argent nécessaire. Mais il vaut mieux lancer un projet un peu moins rentable que ne pas lancer de projet du tout.