vendredi 23 novembre 2012

Les ingénieurs français sont-ils assez ouverts ?

L'un des grands sujets de préoccupation des médias et des politiques actuellement est la compétitivité. Nos entreprises ne seraient pas assez compétitives vis-à-vis de nos voisins européens, ou plus généralement de nos partenaires économiques mondiaux (États-Unis, Chine...).
Les solutions proposées sont parfois caricaturalement simplistes : "innover plus", "baisser les charges", "promouvoir le Made in France"... j'en passe et des meilleures.
Il y a certainement une multitude de facteurs qui contribuent à la situation économique délicate de notre pays. Mais il en est un qui ne me semble jamais avoir été évoqué : l'ouverture des ingénieurs.

L'ingénieur français, ou le superman solitaire

La France est une terre d'ingénieurs : le TGV, le minitel, le Rafale, Ariane, Airbus en sont des bonnes illustrations (je n'oublie pas qu'Ariane et Airbus sont des projets européens, mais la France y a intensément participé). Notre savoir-faire dans la formation des personnels techniques nous est souvent envié à l'étranger. Les ingénieurs français sont bien formés.
Pourtant, nous ne sommes pas les champions de l'innovation qu'on pourrait escompter, et notre dynamique économique, notamment dans l'industrie, en est affectée. Pourquoi ?
Je ne crois pas un instant que ce soit par manque de créativité de nos ingénieurs. La preuve : ils font merveille dans la Silicon Valley. Et pour avoir fréquenté bon nombre d'ingénieurs dans diverses sociétés, ce n'est pas l'imagination qui manque, non. Les ingénieurs français sont créatifs.
Mais la créativité et la formation technique ne font pas tout. Les grandes innovations sont souvent issues de croisements entre deux disciplines, deux métiers. L'ampoule d'Edison, c'est une cloche de verre sous vide qui rencontre une résistance électrique chauffée à blanc.
Or l'ingénieur français ne se trouve que de manière exceptionnelle dans une situation lui permettant de rencontrer des technologies venues d'ailleurs. Et cela, pour plusieurs raisons.
  • Par sa formation, il a appris à résoudre des problèmes tout seul, éventuellement en s'appuyant sur ses polycopiés de cours, voire en comptant uniquement sur ce qu'il avait retenu dans sa tête. Pas question de se faire aider.
    Dans son métier, il reproduit naturellement ce schéma, et son encadrement aussi.
  • Dans les entreprises industrielles françaises, seuls les personnels commerciaux sont amenés à fréquenter de nombreuses personnes extérieures, du fait d'une certaine culture de spécialisation des rôles.
    L'ingénieur n'a alors pas l'habitude de sortir du bureau d'étude, de rencontrer des clients, d'assister à des séminaires.
  • Les salons professionnels n'attirent que peu d'ingénieurs, que ce soit en tant qu'exposant (généralement, ce sont des commerciaux) ou que visiteur (le plus souvent, des acheteurs). Il pense (ou son encadrement pense pour lui) qu'il a "certainement mieux à faire". Pourtant, les ingénieurs allemands sont souvent présents sur les salons.
    De ce fait, il n'est pas amené à rencontrer d'autres ingénieurs, ayant d'autres problèmes techniques ou d'autre solutions.
  • Certaines entreprises, notamment les sous-traitants, ont pour mode de fonctionnement de ne jamais accepter de travail qui sort de l'ordinaire. Un spécialiste du filetage de cuivre ne cherchera pas à apporter une solution à un client potentiel qui a besoin de fileter un alliage non cuivreux, même si cet alliage a des propriétés similaires au cuivre.
    Les ingénieurs ne sont alors jamais confrontés à la difficulté technique, même s'ils sont capables de relever le défi. Ils jouent alors un rôle de super-technicien.
  • Les ingénieurs dans les PMI n'ont souvent pas la capacité de décider seul d'un achat technique, même de quelques centaines d'euros. Cela passe souvent par une signature obligatoire du chef d'entreprise.
    De ce fait, l'ingénieur n'a pas l'opportunité de rencontrer des fournisseurs, et donc de se tenir au courant des nouvelles solutions techniques.
  • Enfin, les ingénieurs sont rarement incités à assister à des événements sociaux, comme des séminaires organisés par les CCI, hormis peut-être des formations techniques sur les technologies avec lesquelles ils travaillent quotidiennement.
    Ils n'ont que rarement entendu parler de méthodes d'amélioration continue comme le Lean (sauf à être dans l'industrie automobile), de méthodes d'innovation comme TRIZ, ils ne rencontrent pas d'autres ingénieurs de secteurs d'activité différents.
C'est pourquoi je crois qu'on peut dire que les ingénieurs français, bien que très brillants dans l'ensemble, ne sont en grande majorité pas assez ouverts au reste du monde technologique, sans doute bien malgré eux et parfois sans même qu'ils ne s'en rendent compte. Ce sont de véritables supermans solitaires.

Mea culpa

Je me montre très critique envers les ingénieurs, mais je crois que cela vient du fait que j'agissais finalement de manière assez semblable en début de carrière, quand j'étais un jeune ingénieur R&D.
Persuadé alors d'avoir l'esprit ouvert, je pensais que lorsqu'on me confiait une étude, c'était à moi de la mener de A à Z. Il faut dire que je sortais d'un doctorat scientifique, ce qui constitue certainement l'extrême de ce modèle solitaire : toute la thèse repose sur les avancées du candidat, véritable homme-orchestre. C'est sûrement très enrichissant pour l'autonomie et la gestion de projet, mais ça n'incite pas à la recherche de collaboration.
Ce n'est que lorsque j'ai rencontré une véritable difficulté technique, qui m'a obligé à laisser tomber la piste technologique la plus intéressante car je manquais de certaines connaissances techniques, et que j'ai découvert plus tard que ce savoir était bel et bien maîtrisé dans un secteur que je ne soupçonnais pas, que j'ai réalisé que je manquais en réalité d'ouverture vers le reste des ingénieurs.
Mais cette expérience, très frustrante sur le moment, a été le point de départ de la médiation technique.