mercredi 19 décembre 2012

Du morse au code-barre

Si j’avais demandé à mes clients ce qu’ils attendaient, ils auraient répondu "un cheval plus rapide". (Henry Ford)
Vous ne connaissiez peut-être pas Norman Joseph Woodland, qui vient de décéder récemment. À vrai dire, moi non plus.
Pourtant, l'une de ses inventions fait partie de notre quotidien à tous. Il s'agit du code-barre. Et ce qui mérite d'être cité sur ce blog, c'est la démarche qui a permis d'aboutir à ce système.

Réutiliser des technologies existantes

Vous trouverez un historique détaillé de l'invention ici (attention, il y a 4 pages de récit, mais ça vaut le détour). Je retiens avant tout les points suivants :
  • Au départ, le besoin est exprimé par un patron de chaînes de magasin auprès d'un universitaire, qui ne donne pas suite : une belle illustration du fossé entre l'entreprise et le monde académique.
    Je ne doute pas de l'intérêt de la recherche (je suis docteur), mais force est de constater que l'innovation ne vient pas forcément de la recherche de manière directe.
  • Une solution technologique (la carte perforée) était déjà disponible mais inadaptée aux réalités du terrain. Et quand il y a déjà une solution, il est difficile d'aller chercher ailleurs.
    Or les grandes innovations technologiques sont toujours des ruptures.
  • La première idée technique de Woodland, plutôt sophistiquée, ne fonctionna pas bien. Il finit par changer d'idée. Il décida d'utiliser deux solutions technologiques existantes : les pistes sonores du cinéma (le son étant enregistré sur des bandes plus ou moins opaques), et l'alphabet Morse (les points et les traits étant transformés en des bandes fines ou épaisses).
    C'est là la base d'une démarche de médiation technique.
  • L'invention n'a pas tout de suite été exploitée pour les magasins : la technologie de l'époque ne permettait pas d'avoir un équipement compact. C'est dans les chemins de fer, puis dans l'automobile, que le code-barre a trouvé ses premières applications.
    Là encore, la clé du succès vient de l'exploitation de technologies similaires dans plusieurs domaines techniques.
  • Lorsque les codes-barres furent introduits dans le monde de l'épicerie, le brevet initial était tombé. Woodland ne s'est jamais enrichi avec son invention.
  • Le code-barre a conduit à la standardisation du référencement des produits. Ce fut une révolution dans la logistique.

Et après ?

Le code-barre a connu un tel succès que les technologies qui visent à dépasser ses limitations (codage unique, non modifiable à la demande, besoin d'une "douchette" pour scanner le code...), comme la technologie RFID, ont du mal à décoller.
On retrouve un phénomène similaire pour la voiture électrique, dont l'émergence a été depuis longtemps empêchée par la voiture à essence, dont l'avance technologique s'est accru continûment du fait de son succès.
L'équation est simple : plus une technologie a du succès, plus les entreprises investissent dans cette technologie au détriment des technologies alternatives, ce qui renforce encore son succès.
Pour l'automobile, le changement climatique semble motiver des décisions politiques en faveur du véhicule électrique, si longtemps délaissé. Mais qu'est-ce qui remplacera le code-barre sans coup de pouce ? Les débats sont ouverts.