lundi 28 novembre 2011

La bonne et la mauvaise innovation

Journaliste : Mais au fond, quelle différence y a-t-il entre le bon et le mauvais chasseur ?
Chasseur 1 : Ah j'l'attendais, celle là, j'l'attendais. Non, mais le mauvais chasseur, bon bah, c'est le gars qui a un fusil, y voit un truc qui bouge, y tire.
Journaliste : Et le bon chasseur ?
Chasseur 1 : Le bon chasseur, c'est un gars il a un fusil, un fusil y voit un truc qui bouge, y tire mais….
Chasseur 2 : Ce n'est pas la même chose ! Y'a le bon chasseur, et y'a le mauvais chasseur, y'a le viandard et y'a le non-viandard.
Chasseur 3 : Bon, y faut expliquer, tu vois y'a le mauvais chasseur, y voit un truc qui bouge y tire, y tire. Le bon chasseur, y voit un truc, y tire, mais c'est un bon chasseur.
Chasseur 1 : Voilà, c'est ça, on ne peut pas les confondre.
Chasseur 2 : Y'a le mauvais chasseur, y voit un truc, y tire c'est sûr, alors là on le reconnaît à la ronde, mais le bon chasseur y voit un truc, y tire, mais c'est un bon chasseur, quoi. Bon toute façon, c'est des questions à la con, ça.
Chasseur 3 : Faut leur expliquer aux gens, parce qui savent pas faire la différence après.
(Les Inconnus, sketch "Les chasseurs")

Vous connaissez sans doute ce sketch des Inconnus sur les chasseurs de galinette cendrée du Bouchonnois. Un journaliste interviewait notamment les chasseurs en leur demandant la différence entre le bon et le mauvais chasseur, question à laquelle les chasseurs répondaient... difficilement.
Je vais tâcher de répondre nettement mieux à une question similaire, mais rarement posée : quelle est la différence entre une bonne et une mauvaise innovation ?

De la nocivité possible de l'innovation

La question mérite pourtant d'être posée, car elle revient à lever une sorte de tabou. En effet, le discours courant sur l'innovation, celui des politiques, des organismes publics, des cabinets de conseil spécialisés dans l'innovation ou encore des universitaires tient plus de l'hagiographie que de l'analyse critique. Et pour cause, la plupart de ces acteurs ont un intérêt à la promotion de l'innovation, et ont de ce fait un avis positivement biaisé, consciemment ou non, sur l'innovation.
Je me rappelle d'un exemple présenté dans un cours d'introduction à l'économie, datant de mes études en école d'ingénieur, qui abordait un sujet a priori tout autre, le commerce international. Deux pays dont les économies sont initialement fermées sont soudainement mis en relation commerciale. Les entreprises de chaque pays trouvent, par cette ouverture, d'autres clients potentiels et d'autres fournisseurs potentiels. De manière simplificatrice, disons qu'il y a un pays riche et un pays pauvre. Il y a deux types de gagnants et deux types de perdants dans l'affaire :
  • les clients riches trouvent des produits moins chers : ils y gagnent ;
  • les producteurs pauvres trouvent des clients prêts à payer plus cher : ils y gagnent ;
  • les clients pauvres voient en revanche les prix augmenter : ils y perdent ;
  • et les producteurs riches perdent des clients à cause d'une nouvelle concurrence : ils y perdent.
Dans ce cours d'économie, la conclusion principale était que, bien qu'il y ait des perdants, les acteurs économiques dans leur ensemble y gagnent : les perdants perdent moins que les gagnants ne gagnent. Conclusion issue d'un modèle très simplifié, et qui a sans doute une part de vérité. Ca me paraît un peu léger pour justifier la mondialisation non contrôlée de ces dernières décennies, mais mon propos n'est pas là.
Ce qui m'avait interpellé à l'époque, c'était une remarque secondaire. Du point de vue des entreprises riches, qui sont également clientes d'autres entreprises, l'ouverture commerciale se traduit par une baisse rapide de certains coûts d'approvisionnements. Or du point de vue économique, c'est la même situation que lorsque cette entreprise introduit une nouvelle technologie moins chère dans son outil de production : les coûts de production chutent.
La conclusion, frappante, est que l'ouverture commerciale agit comme une innovation technologique, les entreprises du pays pauvre étant l'équivalent d'une nouvelle technologie. Cette conclusion, conjuguée avec le biais en faveur de l'innovation évoqué plus haut, est généralement présentée comme un argument en faveur de la mondialisation : puisque la mondialisation est équivalente à un processus massif d'innovation technologique, c'est forcément super.
Poussons un moment l'analogie plus loin. L'exemple précédent démontre que l'ouverture commerciale peut produire des perdants. De facto, la mondialisation a des conséquences sociales importantes dans les pays développés : chômage important, pertes de pouvoir d'achat, sécurité du travail en baisse... L'innovation pourrait-elle avoir les mêmes conséquences ?
Hélas, oui. Du moins dans certains cas.
En effet, la technologie peut se substituer à l'emploi de main d'oeuvre. La robotisation a réduit les besoins industriels en ouvriers, l'informatisation a limité le besoin en secrétaires. Plus loin dans le temps, le télégraphe a remplacé les coursiers pour transmettre les informations. Ce n'est pas forcément un mal en soi, si le personnel remplacé par la technologie trouve un emploi plus satisfaisant, mais de nos jours les personnes remplacées gonflent les rangs des chômeurs. L'innovation produit du chômage.
Mais il n'y a pas que cela. On peut citer d'autres impacts négatifs de l'innovation :
  • l'impact environnemental : certaines innovations technologiques sont polluantes (faut-il un exemple ?) ;
  • l'impact économique : certaines innovations technologiques déstabilisent l'économie (pensez au trading à haute fréquence en bourse) ;
  • l'impact géopolitique : certaines innovations technologiques dépendent de ressources rares qui attisent les convoitises (les terres rares sont devenues un enjeu important qui renforce le pouvoir économique de la Chine, principal producteur) ;
  • l'impact social : certaines innovations technologiques changent les comportements et peuvent être délétères pour les relations sociales (pensez aux adolescents qui s'isolent pour jouer en permanence à des jeux vidéos) ;
  • ou encore, l'impact sanitaire : certaines innovations technologiques sont nocives pour la santé (l'amiante fait figure de modèle).
Donc oui, l'innovation peut être nocive.

Quand une innovation est-elle bonne ?

Il y a certainement une part de subjectivité dans le jugement qu'on peut porter à l'innovation. Du point de vue de l'entreprise, la bonne innovation est celle qui augmente son bénéfice. Mais parlons du point de vue de l'intérêt général, qui est le seul véritablement pertinent.
La difficulté est récurrente lorsqu'on parle d'intérêt général : il est très rare qu'une modification quelconque plaise à tout le monde.
En fait, on peut se rendre compte qu'une innovation n'est généralement pas bonne ou mauvaise en soi. L'arme atomique est une invention épouvantable, mais force est de constater qu'elle a évité la troisième guerre mondiale entre les deux blocs dans la seconde moitié du XXe siècle par le jeu de la dissuasion.
Ce sont plutôt les conditions dans lesquelles l'innovation s'exprime et l'usage qu'on fait d'une innovation donnée qui sont importantes.
Ainsi, une innovation technologique permettant d'automatiser une tâche pénible est :
  • mauvaise si elle prive les exécutants habituels d'une tâche d'un emploi ;
  • ou bonne si elle permet à ces mêmes exécutants d'être réaffectés à un poste plus confortable.
De même, une innovation qui permet de réduire les coûts est :
  • mauvaise si elle se traduit uniquement par une augmentation des dividendes des actionnaires ;
  • acceptable si elle se traduit aussi par un réinvestissement ;
  • bonne si elle permet aux employés de voir leur salaire augmenter.
On le voit, il n'y a pas de bonne ou de mauvaise innovation. Il y a de bons et de mauvais usages de l'innovation.
Cela devrait inciter les pouvoirs publics à s'interroger sur la pertinence des aides à l'innovation, comme le Crédit Impôt Recherche, car aujourd'hui, c'est le critère innovant qui est le critère essentiel de ces aides.
J'ai déjà écrit dans un article précédent que l'aide publique à l'innovation devrait plutôt se traduire par de l'achat public de produits ou de services innovants, par exemple au travers de grands programmes industriels comme Ariane ou l'électricité nucléaire dans le passé. Il paraît légitime que les pouvoirs publics, investis démocratiquement, décident de quelles innovations sont bénéfiques ou non. En achetant des produits innovants parce qu'ils apportent une contribution à un projet d'intérêt général, l'Etat pourrait ainsi aider les entreprises innovantes en leur garantissant un marché et un client durable, ce qui reste la meilleure des aides pour une entreprise.
Cela n'interdit pas les initiatives innovantes privées, mais favorise les innovations que les élus jugent utiles.
Le médiateur technique pourrait d'ailleurs jouer un rôle, en identifiant pour les pouvoirs publics des solutions techniques existantes et les entreprises capables de les mettre en oeuvre ou de les adapter dans le cadre d'un grand projet, en récoltant également des informations sur les effets positifs et négatifs d'une technologie donnée, et plus généralement en accompagnant le décideur dans sa recherche d'entreprises capables d'innover pour le bien public.
Mais est-ce que le lancement de grands projets, notamment industriels, est d'actualité ? J'espère que les débats prochains de la campagne présidentielle 2012 montreront que les candidats s'en soucient.