mercredi 6 février 2013

Innovation, risque et conséquences

L'un de mes récents articles concernant un principe d'assurance innovation a suscité bien des commentaires. Beaucoup d'encouragements (merci à tous), mais aussi des critiques. C'est bien normal, et j'encourage la critique, surtout quand elle fait avancer le débat. Et c'est le cas. Je me flatte d'avoir un lectorat aussi constructif.
Je voudrais tenter ici d'en décrire la substance, avant d'y confronter ma propre vision.

Tuer le risque, c'est tuer l'innovation (?)

Certains commentateurs (ici et ici) affirment essentiellement que l'innovation ne peut exister sans le risque. Si je comprends bien leurs arguments, il y a deux raisons à cela :
  • D'abord, ce qui est vraiment innovant ne bénéficie par nature d'aucune référence comparative à laquelle se raccrocher. Par conséquent, on ne peut pas savoir à l'avance ce qui va se passer lorsque l'on lance l'innovation. Le risque est fondamentalement lié à l'innovation.
  • Ensuite, le risque fait partie du jeu. L'entrepreneur qui lance une innovation doit avoir une incitation forte à réussir une fois que le projet est lancé, afin qu'il se rappelle en permanence de l'importance de faire le maximum pour venir à bout de son projet. La carotte motive le lancement du projet, la peur du bâton motive en permanence l'effort une fois le projet lancé, ou son abandon quand d'évidence le projet va échouer (une petite claque plutôt qu'une grande déculottée, en somme).

Risque et conséquence du risque

Je ne peux qu'adhérer au premier point. En effet, l'innovation qui a ma faveur, c'est l'innovation de rupture, celle qui change la vie. C'est l'iPad, la Wii, l'aspirateur sans sac Dyson, le forfait à 2€ de Free. L'innovation de proximité, ou incrémentale, présente peu de risques : aucune entreprise ne coule parce qu'on a tenté de gagner 0,1% de temps de production, ou qu'on a rajouté une dix-huitième lame au rasoir fabriqué par la maison. Mais c'est plutôt de l'amélioration continue, une démarche qualité. Pas vraiment de l'innovation.
Toutefois, j'y perçois une erreur d'interprétation sur la vocation de ma proposition.
Ma proposition d'assurer l'innovation n'a pas pour objectif d'éliminer le risque. Je pêche certainement par abus de langage en utilisant le mot "risque" pour signifier les conséquences du risque.
Je m'explique. Je reprends la métaphore de l'assurance incendie. Lorsque vous faites appel à une assurance incendie pour votre maison, vous vous protégez contre les conséquences financières d'un incendie. Toutefois, le risque est toujours là !
Pour réduire le risque, vous pouvez respecter les normes de sécurité en vigueur, faire contrôler votre installation électrique par un professionnel, utiliser des matériaux peu inflammables, des rideaux ignifugés... Mais l'assurance ne vous apporte aucune réduction du risque en tant que telle.
Il est possible que l'assureur exige des travaux de votre part pour baisser la prime, mais ce qu'il vend ne baisse pas d'un iota le risque d'incendie.
Il est évidemment inconcevable que chaque projet particulier fasse l'objet d'un calcul détaillé du risque. Aucune statistique n'existera jamais pour quantifier à l'avance le risque du lancement du futur Twitter. Mais ce n'est pas parce que le risque individuel n'est pas accessible au calcul qu'il ce n'est pas possible d'aboutir à des statistiques lorsqu'on considère un grand nombre de projets. C'est en constituant une base de données des projets et de leur succès sur le long terme qu'on aboutira à des statistiques permettant de prévoir un niveau de risque à partir d'une classification bien choisie des projets. Certes, l'assurance innovation devra démarrer sans une telle base, et les primes seront probablement en décalage avec les taux d'échec réels, mais l'accumulation des projets permettra d'affiner progressivement les calculs sur une base de projets toujours plus grande.
Il est intéressant de noter que les icônes de l'innovation que sont les entrepreneurs de la Silicon Valley n'ont jamais pris de risques démesurés (au sens de leurs conséquences) les concernant. Steve Jobs a vendu l'Apple I avant de les réaliser, mais le prototype avait déjà été développé à peu de frais par son compère Steve Wosniak. Mark Zuckerberg a lancé Facebook à la petite échelle de son université et a bénéficié de son succès instantané pour financer son développement. Quant aux fondateurs de Google, ils ont suivi un chemin similaire.
Cela s'appelle le bootstrapping (une référence au Baron de Münchhausen) : les projets de ces sociétés s'autofinancent par leurs succès commerciaux. C'est d'autant plus facile dans le monde informatique ou les investissements sont faibles et ou un logiciel ne coûte rien à reproduire. Tiens, c'est marrant, c'est dans ce secteur d'activité qu'il y a le plus d'innovation à l'heure actuelle. Vous avez dit hasard ?
C'est nettement plus dur pour un produit industriel qui nécessite une main d’œuvre importante et des moyens techniques chers. C'est là que l'assurance innovation peut être utile.

Motivation et gestion de l'entrepreneur

L'autre point me paraît partiellement vrai. Effectivement, le fait d'avoir un budget serré à utiliser au mieux est certainement une incitation à gérer au mieux le projet. Mais cela repose sur des présupposés que je ne valide pas :
  • La peur comme moteur. La quête du succès est une motivation en soi, qui devrait être au moins aussi forte que la peur de l'échec. Les méthodes de management basées sur la terreur n'ont jamais été efficaces dans le long terme, pourquoi serait-ce différent pour les entrepreneurs ?
  • Avoir un risque de perte financière incite à être plus rationnel et donc plus habile dans sa gestion. Je réfute cet argument, d'une part car la rationalité suggère plutôt de ne pas se lancer dans une innovation très risquée, et d'autre part parce qu'un projet peut être géré irrationnellement à cause de l'émotion associée au risque : la peur, ou l'ivresse du jeu. Les parieurs interdits de casino sont nombreux en France, combien parmi eux sont d'anciens entrepreneurs ? Je pense qu'il y en a un bon nombre.
Aussi, je suis convaincu que l'assurance innovation n'empêche pas les projets d'être gérés rationnellement. Et rien n'empêche de mettre des gardes-fous, d'inciter l'entrepreneur à mettre en place une méthodologie de gestion de projet adaptée aux projets risqué (Stage-Gate ou autre), et d'inclure dans le comité de pilotage un représentant de l'État qui s'assurerait régulièrement que le projet est bien géré.

Le capital-risque est-il plus intéressant ?

Enfin, les commentateurs pensent que le capital-risque est une bien meilleure formule que l'assurance innovation.
En fait, l'assurance innovation est un système très proche du capital-risque dans son fonctionnement. En effet, que fait un fonds de capital-risque, sinon investir dans une jeune entreprise qui lance un produit innovant en assumant l'essentiel du risque financier ? Le fonds ne le fait que parce qu'il mutualise le risque qu'il prend sur l'ensemble des entreprises financées, et qu'il sait que l'entreprise qui fonctionne lui rapporte nettement plus que les pertes des entreprises qui périclitent.
Mais il y a des différences essentielles. Le capital-risque prend des parts dans l'entreprise financée, et l'équivalent de la prime est le gain financier obtenu par la revente de l'entreprise une fois qu'elle a porté ses fruits.
Cela a un impact sur la gestion de l'entreprise (qui doit être rentable au plus vite) et sur l'indépendance des fondateurs (qui peuvent être parfois expulsés de leur propre création).
En passant, remarquons que les fonds de capital-risque interviennent souvent quand l'entreprise a fait ses preuves sur la technologie développée, et ils interviennent essentiellement pour l'accélération de la croissance. Leur prise de risque est donc souvent postérieure au développement technique.
Ces raisons font que le capital-risque est plus adapté à des startups que des PME établies.